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Une histoire sur le changement

Une histoire pour illustrer l’adage : « il n’y a pas de fumée sans feu. » https://www.jeanlucbremond.com/le-langage/

une métaphore
Quand il y a accord: la beauté

La forêt

On m’a raconté une histoire que quelqu’un avait entendue d’une personne qui ne l’avait pas elle-même vécue. Elle commence dans une forêt. Immense, à perte de vue ; du moins quand nous pouvons le constater en montant en haut d’un gigantesque feuillu et que les autres cimes ne nous cachent pas l’horizon. Dans l’antre vert, des insectes et des champignons naissent de la chaleur comme de l’humidité. Des lianes pendent comme des filets à papillons et des racines ressortent comme des dinosaures ressuscités des temps reculés. Des fleurs et des odeurs. Celles des essences et de l’humus. Un fleuve et des affluents arrosent les troncs. Alors que les oiseaux habillent les branches en des drilles mystérieuses, les singes se renvoient leurs cris, lesquels recouvrent ceux des autres animaux. Des humains aussi.

Une histoire de respiration

Certains d’entre eux soignent les âmes des arbres pour que la terre puisse respirer et prospérer. Un lent travail d’équilibre pour l’ensemble des vivants. Ils viennent de tribus diverses et multiples nichant dans les clairières et les berges dégagées. Dans un village, un feu brille de fête et de chants ; il célèbre les esprits et la Mère. Les vapeurs de chacun des foyers se rejoignent en une brume blanche se gonflant le matin de la transpiration des arbres. À travers l’écran nacré, la lumière chasse l’obscurité. Les vivants respirent la clairvoyance oxygénée.

Le nuage

Subitement, une nuée épaisse à la couleur de la nuit vient cracher la peur d’un monstre caché. Elle est si dense que nul ne peut distinguer le feu qui la produit. Certes il y a cette titanesque saignée laissant derrière elle la désolation, le déracinement et la maladie ; le fléau à la mâchoire bruyante et dévoreuse de vie. Une voie goudronnée où circulent des poids lourds chargés de profits, derrière laquelle des brasiers de mort et de désespérance remplacent les végétaux. Une buée charbon qui masque le soleil de la fertilité. Mais celle noire et menaçante recouvrant les sylves ne dévoilent aucune flamme pour y lire le secret. Seulement, comme on le dit souvent, il n’y a pas de fumée sans feu.

Une histoire d’asphyxie

Plus les chasseurs rentrent dans les bois et plus ils s’enfoncent dans l’incompréhension. Les guérisseurs ne voient plus les signes pouvant les éclairer. Ils perdent le lien avec les esprits protecteurs pour écouter leurs messages de clarté. Les habitants et les ouvriers se sentent oppressés. Alors le monde se tait. Les médias, les politiques et les scientifiques donnent un nom au brouillard. Néanmoins ils ignorent l’épicentre embrasé. Qui alimente l’incendie ? Quel est le combustible qui noircit les idées jusqu’à la terreur irréfléchie ? Pendant ce temps, les états imposent la réclusion dans les émanations ; ils fournissent le nécessaire pour ne pas avaler les gaz et le remède pour prévenir l’asphyxie. Un effort collectif est demandé pour éteindre la fumée.

La solitude

Les résidents se débattent dans l’air vicié et la brume ébène de la crainte ; ils tournoient dans la colère ou bien se figent dans l’inertie. Alors que s’obscurcissent les chemins et les portes de sortie, les consignes sont données pour s’affoler. Les yeux bandés et la bouche masquée, les occupants s’enlisent dans la panique généralisée. Le corps s’enfume et se consume dans l’anxiété accumulée. Point d’autres remèdes que l’apnée. Les jours et les années coulent ; toujours pas de flambeaux pour avancer. Le stress forme des barreaux et l’angoisse des murs étroits pour s’isoler. Désormais clivé, le solitaire appréhende l’ennemi imminent. La mort confirme et resserre sa frayeur. Ainsi isolé, il rejette sur l’autre son désarroi. Se faisant ses tissus s’irritent de l’inflammation et s’imprègnent des exhalaisons.

Une histoire d’incompréhension

Les ténèbres obscurcissent ses réflexions et amenuisent ses réactions. Il se consume dans la tristesse et l’attente d’une solution. Elle arrive enfin pour chasser l’ennui et se présente sous la forme de prévention. Ses atomes sont les mêmes que la fumerolle engloutissant le monde connu ; d’autres restent inconnus. La ruée et la forte incitation pour toujours plus de restrictions. De décrets en décrets, les lois reculent dans l’insensé. Le droit peine à suivre la frénésie des mutations. La frontière se ferme sur la boisée fumigée. Les animaux retiennent leurs chants, leurs cris et leurs frictions. Ils ressentent la peur des humains dépassés. Et toujours point de feu de révélation.

Le feu

Un jour un jeune issu d’une tribu indigène choisit de respirer l’étrangeté. Elle se trouve en dehors de la forêt asphyxiée. Les organes encrassés dès la première apparition du danger, il veut comprendre le feu originel du bouleversement de son milieu. Comme il ne parvient pas à l’entrevoir dans l’amoncellement de nuages, il le cherche d’un autre point de vue. Non pas en grimpant les arbres désormais éloignés, mais en arpentant les monts étoilés. La paix. Il décide de faire un feu et de bivouaquer. Sans guérisseurs et familles, ni informations ou directions, il guette dans la danse silencieuse des flammèches la musique de la contemplation.

Une histoire de contentement

Des heures et des semaines durant, il se nourrit de tranquillité. Certes loin des fruits de sa terre, il se contente de chaque découverte lui procurant joie et satisfaction. Des bouffées de honte pour son égoïsme solitaire aussitôt reléguées dans la chaleur lunaire du foyer ou le reflet du soleil sur les lacs clarifiés. Dans la lumière des astres et des rochers, il n’y a ni secret ni peur. Seulement le bonheur d’inhaler l’instant. Là-bas, une étuve d’encre sur des âmes crispées. Ici, la fraîcheur claire de l’esprit alléger.

Le changement

Lui vint l’idée d’agir pour les siens. Puisqu’il ne peut éteindre le brasier mystérieux sans prendre le risque d’éclater ses poumons, il se souvient des gestes simples de son peuple lors des incendies. Il descend dans la plaine et fait des contre-feux. Alors qu’il coupe des arbres pour nourrir les flammes, il créé une zone de sécurité. Il nomme chaque nouveau brasier selon son inspiration.

Une histoire de mouvement

Tandis que naissent l’un après l’autre les lumignons de la convivialité, la solidarité, l’information, l’entraide sociale, la fête, le cercle pour s’accorder, autant de relations de son peuple, les espaces ainsi créés se remplissent de gens venus prêter main forte. Alors que la sylve se vide d’habitants, par leurs efforts la brume recouvrant jusqu’alors leur monde est chassée vers le lointain. Elle emporte avec elle son feu mystérieux.

Le sourire

À chaque fois que mon ami me raconte cette histoire, il me fait un grand sourire. Il sait que je suis pétri d’habitudes, de peur et de croyances; ce qui explique ma paralysie face au changement. Il attend que je bouge enfin et que je découvre par moi-même ce que je sais déjà au plus profond de moi : que l’amour de la vie est plus fort que la peur de la mort.

Par jean-luc bremond

Je suis né en 1964. Depuis de nombreuses années, je vis avec ma famille dans une communauté axée sur la non-violence où j'exerce le métier de boulanger et de potier. Je joue de la musique et anime des ateliers de danse traditionnelle. C'est en marchant dans les grands espaces ventés du haut Languedoc que des histoires sont nées, nourries de la richesse de l’expérience communautaire. Romans de fictions, contemporaines ou historiques, sur la résistance des individus et des peuples pour conquérir la liberté.

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